Le Danemark, un exemple à suivre ?

Le Danemark, un exemple à suivre ?

24 mars 2021

Le Danemark et la Belgique sont comparables, tant sur le plan de la taille proportionnelle de la population que sur celui du nombre de vaccins disponibles. Et pourtant, bien plus de Danois ont été vaccinés que de Belges. Le Danemark dispose d’un système de santé à la fois très développé et très simple, ce qui facilite l’élaboration d’un plan de vaccination. Par ailleurs, les Danois se sont montrés suffisamment souples pour modifier leur tactique (qui s’était avérée trop complexe) et adopter un plan de vaccination beaucoup plus simple qui repose sur trois piliers: l’âge, la vaccination des personnes à risque de moins de 65 ans dans des cas exceptionnels uniquement, et l’absence de professions prioritaires.

Tout comme la Belgique, le Danemark est un Etat membre de l’UE-27 modèle standard, qui – encore une fois comme la Belgique – a acheté ses vaccins sous contrat européen. Cela signifie qu’il dispose de vaccins PfizerBioNtech, Moderna, AstraZeneca, et bientôt J&J. L’administration de l’AstraZeneca a été interrompue le 11 mars suite à un avertissement concernant un éventuel risque de thrombose, et n’a pas été redémarrée à ce jour (22 mars). Le pays attend encore l’avis du ministère de tutelle. Enfin, il n’a conclu aucun accord bilatéral « secret » d’achat de vaccins en-dehors du mécanisme communautaire. Par rapport à la taille de sa population, le Danemark dispose donc d’autant de vaccins que la Belgique.

Et pourtant, au 21 mars, il se situait au second rang européen en ce qui concernait la vaccination complète : 5,46 % de la population est complètement vaccinée, contre 3,82 % des Belges, ce qui place ces derniers au 16e rang. 11 % de la population danoise a reçu le premier vaccin (6e rang), contre 8,44 % pour la Belgique (24e rang). Dans l’un et l’autre cas, la Belgique se situe au-dessous de la moyenne européenne.

Comment les Danois s’y prennent-ils autrement ?

Pour le savoir, j’ai appelé le professeur Sigurd Broesby-Olsen de l’Hôpital universitaire d’Odense, responsable de la vaccination pour la région du Danemark du Sud (1,2 million d’habitants).

Deux mots-clés : « confiance » et « simplicité ».

  1. Tout d’abord, quelques informations sur le système de santé danois. Le pays applique un système de type « Beveridge », c’est-à-dire 100 % public et financé par le contribuable. Les soins sont gratuits. Il existe un système limité de ticket modérateur privé pour les services non couverts. D’après le professeur Broesby-Olsen, les Danois ont une très grande confiance dans leur système de santé public, qui est géré de manière centralisée par le seul Ministère de la Santé publique (financement, législation, organisation, objectifs de santé...). Par contre, la fourniture des soins est extrêmement décentralisée : dans 5 régions comptant chacune un million d’habitants. Ce sont les autorités régionales et municipales qui organisent cette fourniture sur 98 communes et 52 hôpitaux. Chaque région compte un ou deux hôpitaux universitaires ainsi qu’une dizaine d’hôpitaux régionaux. Les soins hospitaliers sont organisés de manière logique : les traitements lourds et chers sont concentrés dans un ou deux hôpitaux par région, dont au moins un hôpital universitaire, tandis que les habitants reçoivent les soins plus courants près de chez eux. La première ligne est très bien développée et joue un rôle de filtre.

    Il existe également un système de santé électronique performant et les diverses plateformes numériques communiquent bien entre elles. Chaque Danois(e) a accès à son dossier médical personnel.

  2. Les Danois font autant confiance à leur système de santé et à son personnel qu’à leur gouvernement. 90 % de la population est donc disposée à accepter le vaccin, dont l’administration a été confiée aux médecins généralistes et aux hôpitaux.

    De fait, tous les hôpitaux jouent un rôle de plateforme et organisent la vaccination au niveau régional et local, en collaboration avec les médecins généralistes. Les vaccins sont administrés par le personnel hospitalier, des médecins pensionnés et des infirmier(e)s, dans ou près des hôpitaux, dans les maisons de retraite et, lorsque les personnes ont du mal à se déplacer, à domicile par les généralistes.

    Pour ce faire, une nouvelle plateforme informatique a été mise en place, sur laquelle les gens peuvent prendre rendez-vous pour le premier et le deuxième vaccin. Après quelques difficultés initiales, le système fonctionne sans problème.

“Nothing is perfect. Therefore, do it as simple and efficient as possible”
Pr Sigurd Broesby-Olsen, Hôpital universitaire d’Odense, responsable de la vaccination pour la région du Danemark du Sud

Priorisation de groupes cibles pour la vaccination

Jusqu’à la semaine dernière, le Danemark appliquait un système tout à fait comparable au nôtre. D‘abord les habitants des maisons de retraite, ensuite les personnes de plus de 65 ans nécessitant des soins à domicile, ensuite les personnes de plus de 85 ans et le personnel soignant. Tout à fait comparable, donc. Ensuite, c’était au tour de « certaines personnes présentant des comorbidités et un risque plus important de contracter une forme grave ou de mourir du Covid-19 ». Ensuite, on vaccinait par tranche d’âge, d’abord les personnes de plus de 85 ans, puis celles de plus de 65 ans et celles « de moins de 65 ans présentant des maladies chroniques et donc un risque plus important de contracter une forme grave du Covid-19 ». Encore une fois, tout comme nous... Et enfin, les « professions critiques ».

Mais les experts danois n’ont pas tardé à se rendre compte que l’identification et le classement des groupes cibles en groupes à risque en fonction des comorbidités étaient fort compliqués, donnaient lieu à un lobbying considérable et dans la pratique n’étaient pas objectifs. Après l’âge, les maladies chroniques classiques présentent un risque plus ou moins limité et ne sont pas comparables entre elles. Un homme de 50 ans atteint d’hypertension présente-t-il un risque plus important qu’un(e) diabétique de 50 ans ? Une personne atteinte de bronchopneumopathie chronique obstructive court-elle vraiment plus de risques qu’une personne qui souffre des reins ? Et si les gens présentent plusieurs comorbidités à la fois ? Tout reste très arbitraire et donc très frustrant. Il en va de même pour la définition des « professions critiques et indispensables ». Il est vite apparu que cette approche était inefficace.

C’est pourquoi les experts médicaux ont conseillé :

  1. De ne vacciner en priorité les patients à risque de moins de 65 ans qu’à titre exceptionnel,
  2. De ne tenir compte ensuite que de l’âge (par ordre décroissant),
  3. De ne pas définir, et donc de ne pas prioriser, de « professions critiques et indispensables ».

Les « patients à risque exceptionnel » constituent environ 1 % de la population danoise. Il s’agit de personnes traitées par immunosuppresseurs (greffes, chimio active...) ou atteintes de maladies immunocompromettantes telles que la mucoviscidose, ou en dialyse rénale... Ces personnes sont identifiées et sélectionnées par leur médecin généraliste et confirmées par l’hôpital traitant (par définition, tous ces patients sont connus des hôpitaux). Une stratégie semblable à celle qui est appliquée par le Joint Committee au Royaume-Uni dans le cas des extremely vulnerable young adults. Soit dit en passant, le Royaume-Uni est l’un des leaders en matière de vaccination : 41 % de sa population a déjà reçu au moins un vaccin... Peut-être est-ce leur exemple que nous devrions suivre ?

Au départ, le groupe des « personnes atteintes d’au moins une affection chronique » représente – entre autres en Belgique – 25 % de la population. Prioriser et stratifier ce groupe serait donc un gigantesque casse-tête (quels critères appliquer ?) et la valeur ajoutée de ce processus ne serait au mieux que marginale. Donc : keep it simple, et faire de l’âge le principal critère.

Le gouvernement danois a donc écouté les experts, et les nouvelles directives ont été officiellement confirmées la semaine dernière.

Le Danemark peut-il donc nous servir d’exemple ? Oui, probablement. Mais compte tenu de leur attitude vis-à-vis du risque potentiel de thrombose censément présenté par le vaccin AstraZeneca, je trouve qu’ils ont un peu perdu les pédales. Et pourtant... même sans utiliser AstraZeneca, ils ont toujours plusieurs longueurs d’avance sur les Belges !

Pr Marc Noppen (un tout petit peu jaloux)

Pr Marc Noppen Pr Marc Noppen
Pr Marc Noppen
Directeur général de l’UZ Brussel
Le professeur Marc Noppen est directeur général de l’UZ Brussel depuis 2006. Pneumologue, il a obtenu son doctorat à la VUB en 1996. Il a suivi plusieurs formations complémentaires dans divers domaines, entre autres la pharmacoéconomie et la gestion hospitalière. Il est professeur invité de plusieurs établissements étrangers. Twitter : @MarcNoppen.